Photo : Donvikro — CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons
J’aurais voulu inaugurer cette rubrique Inspirations autrement. Mais certaines disparitions s’imposent. Raghu Rai mérite qu’on s’arrête.
Le 26 avril 2026, la photographie mondiale perdait l’un de ses plus grands témoins. Raghu Rai s’est éteint à Delhi à l’âge de 83 ans. Avec lui disparaît celui qui aura passé soixante ans à photographier l’Inde dans toute sa complexité, sa beauté et ses tragédies.
Un ingénieur devenu photographe par passion
Né en 1942 dans un village du Pendjab pakistanais, Raghu Rai n’était pas destiné à la photographie. Ingénieur de formation, il découvre l’appareil photo en 1965 grâce à son frère. Sa première image publiée — un âne regardant droit dans l’objectif — paraît dans le Times de Londres. Le ton est donné : un regard direct, sans détour, avec une pointe d’humanité.
Dès 1966, il rejoint le grand quotidien indien The Statesman comme photographe en chef. Il n’a pas encore 25 ans.
Cartier-Bresson lui ouvre les portes de Magnum
En 1971, une exposition de son travail à la galerie Delpire à Paris attire l’attention d’un certain Henri Cartier-Bresson. Impressionné, le maître français le propose personnellement à l’entrée de 👉 Magnum Photos en 1977. Une consécration absolue pour un photographe autodidacte venu de Delhi.
Cette reconnaissance dit tout du niveau de Raghu Rai. Magnum ne s’ouvre pas facilement. Cartier-Bresson ne recommandait pas n’importe qui.
L’œil de l’Inde — soixante ans de témoignage
Ce qui distingue Raghu Rai, c’est l’étendue de son œuvre. Il a tout photographié de l’Inde — ses foules, ses fêtes, ses politiques, ses pauvres, ses monuments. Ses images du Taj Mahal sont parmi les plus belles jamais réalisées sur ce monument. Ses portraits de Mère Teresa sont d’une intimité bouleversante.
Mais c’est peut-être sa documentation de la catastrophe de Bhopal en 1984 qui reste son œuvre la plus marquante. Cette fuite de gaz — la pire catastrophe industrielle de l’histoire de l’Inde — a fait environ 25 000 morts. Raghu Rai y était. Ses images ont montré au monde l’horreur et la dignité des victimes. Des photos qui ont changé des consciences.
Il avait également couvert la guerre d’indépendance du Bangladesh en 1971 — un autre témoignage historique majeur dans une carrière qui n’en manquait pas.
Un passeur jusqu’au bout
En 2012, Raghu Rai fonde le Raghu Rai Center for Photography à Delhi — un lieu d’enseignement et de transmission pour les jeunes générations de photographes indiens. Comme Salgado plantait des arbres, Rai plantait des vocations.
Il déclarait : « Je ne peux jamais être fidèle à mes expériences sans un appareil photo. » Une phrase qui résume une vie entière.
Ce que Raghu Rai nous laisse
Plus de 18 livres. Des dizaines d’expositions à Londres, Paris, New York, Tokyo. Une vie consacrée à un seul pays — le sien — avec une profondeur et une constance rares dans ce métier.
Pour nous photographes, Raghu Rai rappelle une évidence : on n’a pas besoin de parcourir le monde entier. Parfois, regarder profondément là où l’on est suffit à produire une œuvre universelle.
Merci Raghu. 🖤

